Jakub Orlinski: la beauté douloureuse
J'ai découvert il y a quelques jours le jeune contre tenor Jakub Orlinski. Je l'ai écouté chanter Vivaldi "Vedro con, mio diletto", en short et baskets sur France Musique et devant cette voix extraordinaire dans ce corps d'une beauté et d'une jeunesse insolentes, je me suis sentie mal, percutée en plein coeur par un sentiment puissant de douleur, de quasi-désespoir, qui m'a submergé. Je l'ai soudain reconnu car il m'a souvent visitée au spectacle de la beauté.
Je m'étais demandée, en écoutant Véronique Gens chanter la lamentation de Didon, «Pourquoi mon coeur s'arrête-t-il de battre à 3mn55?».
Un lecteur m'avait répondu « Pourquoi toujours chercher à comprendre?».
Je lui avais répondu que ma réaction, mon émotion, ma sensation physique restaient pour moi un mystère, sans aller plus loin.
5 ans plus tard, me voici me penchant plus attentivement: le sentiment qui m'habite n'est pas qu'une extase esthétique.
Il est douloureux.
Dans le même mouvement d'élévation de mon âme vers de plus hautes sphères, le sentiment de la distance, de l'arrachement à ma condition laide et misérable, me heurte soudain.
La distance, le caractère inaccessible, insaisissable de la beauté me transperce encore et encore.
Car dans le même temps, j'aspire à écouter, encore et encore, l'objet de mon tourment avec voracité, pour prendre, attraper, avaler cette beauté qui, toujours mystérieuse, s'échappe.
Mystérieuse car comment décrire l'élément précis qui me submerge? Un arrangement particulier de notes, un timbre de voix?, une succession de mots, un rythme?, les traits des pommettes d'un visage, la profondeur du regard?
Quoi ?
Qu'est-ce?
Ce que je sais, c'est que je ne suis pas capable de produire une telle beauté et dans le cas de Jakub Orlinski, face à la pureté de sa beauté, j'ai le sentiment poignant de ma laideur, de ma lourdeur, de ma médiocrité.. J'ai presque envie de me terrer et de disparaître. Comment une telle réaction au spectacle de la beauté est-elle possible? Est-ce la définition de la jalousie?
J'ai soudain pensé à cette longue période difficile vécue par Laurent de la Résurrection, alors qu'il était entré chez les carmes:
«Le monde entier ne me paraît plus capable de me tenir compagnie. tout ce que je vois des yeux du corps passe devant moi comme des fantômes et des songes; ce que je vois des yeux de l'âme est uniquement ce que je désire, et de m'en voir encore un peu éloigné, c'est le sujet de ma langeur et de mon tourment.
Ebloui d'un côté par la clarté de ce divin soleil de justice qui dissipe les ombres de la nuit, et de l'autre aveuglé par la boue de mes misères, je me trouve souvent tout comme hors de moi.
Cependant, mon occupation la plus ordinaire c'est de demeurer en la présence de Dieu avec toute l'humilité d'un serviteur inutile, mais pourtant fidèle.»
Laurent a ainsi vécu pendant de nombreuses années ce paradoxe: devant les "biens célestes" dont le comblaient le Seigneur, il envisageait les péchés de sa vie passée et cette vue lui causait de l'horreur et le rendait si petit et si méprisable à ses yeux qu'il se jugeait "indigne des moindres caresses de l'Epoux"
Laurent a réussi à se défaire de ce dégoût de lui-même, dans lequel je me reconnais aujourd'hui, et il me faut être attentive aux détails du cheminement qui l'a conduit hors de cette ornière. Selon son biographe, ce cheminement, voie de simplification, a eu le mérite de le purifier.
Sans doute ai-je besoin, moi-aussi d'être purifiée!
«Je verrai, en présence de ma bien-aimée,
l'âme de mon âme
Le cœur de mon cœur empli de bonheur.
Et si du cher objet
il convient que je sois loin,
Je soupirerai en souffrant àchaque instant ...»


