Quitter le monde: une tentation face à Dukkha
J'ai reçu hier soir, la visite de ma vieille amie, la sorcière. Elle m'a surprise là, allongée sur le canapé du salon.
Elle n'a rien perdu de sa force: en un rien de temps elle m'a envoûtée, plaquée là. Le coeur écrasé, certes, mais l'esprit attentif et curieux. Presque détaché.
Elle a débarqué avec son inséparable sentiment de l'absurdité de la vie.
Une pensée tournoyait dans mon esprit: "J'avais raison à l'adolescence, de vouloir mourir". "Et au lieu de cela, j'ai noué d'autres liens, d'autres entraves, qui rendent difficile le fait de quitter ce monde : mes enfants."
Ma mère m'a souvent répété que la vie était laide, cruelle, douloureuse et inutile. Durant mon enfance, elle a souvent menacé de se supprimer, et a régulièrement attenté à sa vie.
Très jeune, la vie m'a semblé absurde: à quoi bon vivre, si vivre c'est souffrir?
Puis j'ai découvert, dans ma quête frénétique du sens de la vie, que celui-ci n'était pas à chercher ailleurs que dans le moment présent.
Qu'ici et maintenant, je pouvais trouver la joie et le goût de la vie.
Mais celui-ci reste précaire, fragile.
Et au détour d'une phrase anodine de mon voisin à propos d'un ami: "Il devrait se préparer à la mort de son père, il a tout de même 90 ans!", la sorcière me murmure: "Quelle est cette vie où il faut souffrir ou se préparer à souffrir ?"
La sorcière était aussi déterminée qu'au premier jour. Mais j'ai découvert que je ne suis plus la même face à elle.
Et comme le petit caillou, je l'ai accueillie et écoutée elle aussi:
- "La vie est trop douloureuse, le sourire déserte, l'amour se glace, la solitude enserre. Il faut que cela cesse! Je veux fuir cette douleur.
Vite dormir: de l'alcool, des anxiolitiques,
Vite sortir dans la nuit, marcher droit devant moi, errer sans autre but que semer cette douleur.
La vie est souffrance. Dukkha. C'est insupportable, c'est injuste, je ne veux pas d'elle...!!!"
Face à la douleur, ma réaction naturelle est de tenter de l'éteindre, de fuir, de la refuser. Cela ne résout rien, car cette douleur est incurable:
- "Oui, ma sorcière bien-aimée, la vie est souffrance. Dukkha. J'en parle souvent, merci à toi d'éclater à nouveau dans toute ma fragilité, pour vérifier que je ne parle pas abstraitement. "
Le salut n'est pas dans la fuite mais dans l'accueil.
Accepter d'avoir mal, de crever de solitude, accepter d'avoir envie de mourir, là tout de suite.
Rester immobile au milieu du désir de fuir,
Observer avec douceur ces cris intérieurs, bercer ma douleur, cette enfant terrifiée.
Et lentement, la sentir s'apaiser.
Illustration: Astral (Lagoon) de Ryan McGinley


