Vertige de Zazen, les attentes de l'ego et le désespoir

© Christian Kokon Gaudin.
« Ne perdez pas le temps précieux de zazen à suivre vos pensées.
Une sesshin passe très vite,
trois jours passent très vite,
une vie passe très vite, nous disent ceux qui vont mourir.
Nous sommes ceux qui vont mourir.
Ne perdons pas notre temps, en l’ignorant »
Kusen de Roland Rech le 2 mai 2014
Hâtons-nous donc de pratiquer zazen, de pratiquer avec énergie et empressement, nous a donc dit Roland au début de cette sesshin de printemps au temple zen de la Gendronnière.
Mais à quoi bon au juste ? Puisqu’il s’agit de pratiquer sans rien attendre, sans rien espérer. Rien.
C’est notre ego qui a des attentes vis-à-vis de zazen, qui espère la paix, l’éveil… Qui refuse ce qui est. Qui refuse parfois, dans mon cas, ce qui se passe pendant zazen, les pensées par exemple. C'est mon ego qui est plein de présupposés sur ce que devrait être zazen.
Pratiquer zazen ne nous empêchera pas de mourir, ne retiendra pas la vie. Ne nous protégera pas de l’impermanence, du temps qui passe, de la souffrance. Zazen nous permet juste d’ouvrir un peu les yeux sur ce qui nous traverse. Qu’y a-t-il donc à espérer ? L’espoir ne me semble pas avoir droit de cité dans le dojo. C’est le royaume du désespoir au contraire (sans connotation dépressive) de l’in-espoir pour être plus claire et reprendre l'expression de Trungpa. Pas d’espoir. Juste ce qui est.
Pourtant, le Bouddha a donné un immense espoir à ses disciples ; celui de l’Eveil et le chemin vers celui-ci. Mais toutes les idées que l’on se fait de l’éveil semblent erronées. Des leurres pour l’ego.
Pendant zazen, cette question tournait dans ma tête jusqu’à ce qu’elle devienne très claire et que je m’apprête à la poser en mondo. C’est à ce moment-là que Roland a commencé son kusen. Et là, il a complètement répondu à mes interrogations, si bien qu’il a rendu inutile ma question.
Il a expliqué de manière limpide la Voie et le sens de la pratique dans toute son ambivalence. Il a dit de laisser tomber toute attente, toute volonté de réalisation. Il ne parlait pas en termes d’espoir mais en termes d’ « attentes ».
Zazen consiste à être présent et à observer mais surtout à laisser les choses couler, sans s’interposer.
Sans laisser l’ego s’interposer.
Il a dit qu’il s’agit de faire zazen au milieu de ses illusions, avec ses peurs, ses attentes. Mais que tout cela est de nature impermanente, changeante, qu’il s’agit juste d’être là, sans attente et de les laisser couler comme il est dans leur nature de le faire.
En mondo, il a précisé que l’ego est utile à la pratique. C’est lui qui nous mène sur le zafu, qui organise notre vie pour nous mener jusqu’au dojo. Il met en œuvre les conditions de l’éveil. Mais arrivé sur le seuil, c’est zazen qui fait zazen, ce n’est pas l’ego avec ses attentes.
L’éveil est déjà là, ce n’est pas quelque chose à obtenir dans le futur qui serait absent du moment présent.
L’ego est simplement celui qui érige des barrières, qui fige le flot.
Il y a simplement à lâcher prise. D’instant en instant et sans arrêt car nos habitudes bien implantées figent les choses, encore et encore, il faut donc lâcher encore et toujours.
Lâcher notre tentation de saisie, nos attentes. Et lâcher n'est pas faire quelque chose qui consisterai à lâcher, à détendre... Lâcher c'est ce qui se produit lorsque l'on abandonne, de guerre lasse, toutes nos attentes.
Lâcher, c'est désespérer.

Les zazen se sont donc enchaînés, avec cet état d’esprit de ne rien attendre, de ne rien faire de particulier à part être assise et consciente de ma posture et du monde autour de moi.
Il y a eu des pensées,
des petites siestes immobiles
et ce vertige lorsque je me tenais au bord du vide face à ce rien, ce temps perdu, cette occupation absolument inutile, insensée et ennuyeuse.
Il y a eu parfois la peur que cela ne m’apporte ni paix, ni compréhension, ni modification en profondeur de mon être,
Il y a eu aussi un immense soulagement: "Il n'y a rien à faire, ... c'est donc assez simple de ne pas se tromper!" (même si, jusqu'à présent je n'avais jamais compris aussi profondément cette description de zazen comme "shikantaza", "seulement s'asseoir". J'étais assise et mon ego s'efforçait de mille manières de faire advenir à la réalité son idée du bon zazen, du vrai zen.)
Et là le zen m'est apparu comme une immense mascarade.
J’ai eu cette impression d’absurdité de tout le cérémonial du zen qui a toujours, en toile de fond, un grand respect pour zazen. Toute la vie quotidienne dans le temple est orientée vers zazen.
Et zazen, le centre donc de notre monde, se révèle totalement vide, un creux absolu, un rien.
Absurdité certes, mais magnifique, et infiniment précieuse absurdité. Un ensemble de codes très précis, qui exigent une profonde attention à chaque geste, tout cela, pour célébrer et mettre en lumière la vacuité fondamentale.
L'image m'est venue d'une sortie à l'Opéra, lorsque les spectateurs achètent leur billet à prix d'or une année à l'avance, embauchent une baby-sitter pour garder les enfants, revêtent leurs plus beaux atours et rentrent, dignes, concentrés, dans le temple de l'art, avides du spectacle à venir.
L'orchestre est en place, le silence se fait, les lumières s'éteignent et là... rien.
Rien pendant 40 min puis un entracte (kin-hin) et à nouveau rien.
La cloche sonne. Rendez-vous au prochain zazen.
Zazen, ou la pratique dans l’œil du cyclone.
PS: Je vous recommande vivement le livre de Christan Gaudin, qu'il a merveilleusement dédicacé pour mes enfants: Vrai Zen pour chats.
Il contient de belles illustrations de la Gendronnière, dite "Château de la non-peur", et une présentation simple de notre pratique, qui plaît beaucoup aux débutants et dont l'humour est un vent de fraicheur bienfaisante, lorsqu'on commence à se prendre un peu trop au sérieux.
© Christian Kokon Gaudin.


